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le puits au fond du jardin • impertinences et pédagogies… attention à la dépression !




L’apprentissage d’un instrument, qu’il soit à cordes frottées ou pincées, à vent ou à clavier c’est d’abord apprendre à maîtriser ses difficultés techniques pour acquérir une totale autonomie afin d’aborder en toute indépendance les œuvres de toutes les époques, de la renaissance au contemporain, et de partager ce plaisir souvent inconnu avec ceux qui en ont la capacité, en formation réduite ou en grand orchestre divers ou symphonique.
 
Les méthodes individuelles ancestrales toujours en vigueur aujourd’hui n’ont jamais donné les résultats escomptés, saufs pour les enfants doués, passionnés, travailleurs, courageux, musiciens innés et considérés par leur professeur. Pour les autres, très souvent majoritaires, ils n’auront acquit que de l’à peu près ou presque, qui les conduira très souvent à l’abandon ou a avoir l’impression de savoir jouer (ce que personne n’osera démentir) au sein de formations amateurs qui se contentent de peu. Ils auront passé ainsi à côté du plaisir de bien jouer et d’acquérir une culture musicale ouverte sur les grandes œuvres du patrimoine et sur le répertoire musical de qualité.
 
Et pourtant, il existe un moyen attrayant, passionnant, rapide et souvent spectaculaire : la pédagogie de groupe qui est une pédagogie à part entière et qui doit être mûri et réfléchi avant sa mise en œuvre. Ce n’est pas une pédagogie de facilité. Elle ne consiste pas à entasser quelques élèves dans une salle de cours pour les obliger à écouter une leçon particulière lassante et décourageante, mais à réunir 3 élèves (ni 2, ni 4) et leur donner tour à tour, la possibilité de prendre les commandes du cours en parfaite harmonie avec leur professeur et partager, participer durant une heure et demie, à l’élaboration d’une progression active et pensée. Ici, le professeur ne sera que le maître du jeu, guidant et dirigeant dans la direction choisie, la plus opportune pour le groupe, mettant en valeur les techniques et les idées de musicalité dans un échange culturel fort et de première nécessité et ceci en essayant d’acquérir dans les délais les plus courts, le maximum de connaissances pour s’exprimer en toute liberté. En effet, l’idée reçue, selon laquelle, il faudrait dix ans, ou plus, pour maîtriser son instrument est totalement stupide. Avec une bonne méthode appropriée, trois ou quatre années devraient suffire pour jouer correctement une partition de moyenne difficulté. Nous sommes loin du compte…
 
Pour mettre en application cette méthode, il y a deux possibilités : réunir 3 élèves de même niveau, ou réunir 3 élèves de niveaux totalement différents, en faisant cohabiter un débutant, un intermédiaire (fin 1er cycle)) et un grand (3ème cycle). Ne voulant pas affoler et pousser au suicide les sceptiques (les professeurs sont souvent fragiles), je vais commencer par la première possibilité.
 
Avec 3 élèves de même niveau, le professeur se doit d’imposer un programme commun méthodique : progression précise sur la méthode papier (les bonnes vieilles méthodes son excellentes et pas du tout démodées), progression construite avec intelligence à travers les œuvres du répertoire spécifique à l’instrument et progression écrite par le professeur lui-même en fonction du niveau des élèves et du groupe. Les effets bénéfiques et spectaculaires seront l’écoute et l’imitation pour la justesse, la recherche de la qualité du son, l’attaque de la note, et la musicalité. Travailler les gammes, les intervalles, les arpèges dans tous les tons en jouant les notes en alternance, en se les échangeant, d’abord à 1 voix, puis 2, puis 3, est un exercice profitable à plus d’un titre et surtout, jamais fastidieux. Aborder les morceaux du répertoire, en extrayant les difficultés, en donner les explications nécessaires en les accompagnant d’un échange verbal permanent sur le justificatif et le pourquoi de l’interprétation, est un enrichissement spectaculaire de l’élève qui transgressera sa technique en une interprétation musicale de qualité, ceci très souvent à son insu.
 
Un cours d’une heure et demie hebdomadaire dans ces conditions ne peut-être que passionnant et attractif, mais évidemment fatiguant pour les protagonistes, d’autant plus que le professeur n’aura plus le loisir (c’est-à-dire le temps) de répondre à son portable, d’arpenter les couloirs pour discourir et de sortir respirer l’air du dehors pour fumer sa dernière cigarette. C’est pourquoi, il devra s’astreindre à ne pas dépasser deux cours par jour, s’il veut tenir jusqu’à la fin de l’année, et obtenir les résultats escomptés.
 
Pour la seconde manière, plus ambiguë, plus complexe, le professeur devra y apporter une attention toute particulière. Avec son trio, de niveaux différents, dont chaque élèves ne pratique pas encore le même langage, il devra faire preuve d’une imagination fertile et jouer le jeu des échanges permanents entre ces niveaux supposés incompatibles. Et pourtant… Le plus grand conseillera le petit qui écoutera et « imitera » ses deux aînés, l’intermédiaire donnera son point de vue sur ses deux camarades, montrera ses capacités par rapport à leur travail, et le plus petit, bénéficiant des conseils des plus grands, s’épanouira davantage. Le professeur guidera tout ce monde sur le chemin qu’il aura choisi auparavant, et échangera véritablement sur tous les problèmes liés à l’instrument, puisque trois possibilités de niveau lui sont offertes en permanence. Il devra bien sûr tout contrôler pour éviter les dérives qui ne manqueront pas de se produire. Cet énorme travail portera ses fruits grâce à l’échange permanent qui sera la base de son enseignement.
 
Rien de tout cela n’est utopique. Cela a déjà été expérimenté et mérite qu’on y réfléchisse, ces indications n’étant qu’un plan de base pouvant être modifié au gré du professeur. L’essentiel est de comprendre que le cours individuel n’est qu’une facilité qui apporte peu à l’élève, le fait peu progresser et qui entraîne le professeur dans des habitudes de confort imaginaire, qui, au bout de quatre ou cinq années, le met dans une situation d’ennui profond, parce que, installé dans un travail de répétition permanent, dont il ne peut que se lasser. Attention à la dépression !...
 
Hervé Gallien, 21 septembre 2008

le puits au fond du jardin • aix-les-bains (savoie) la musique confisquée…




Dans cette culture désintégrée qu'on nous impose insidieusement, la musique classique, en particulier, n'a plus sa place dans notre société, et ce n'est pas sans raison si notre monde déboussolé ne tourne plus en rond.

Dans le très beau film de Roman Polanski, « Le Pianiste », le héros isolé du monde dans les ruines de la guerre, réussit à survivre à son aliénation grâce et par, l'imaginaire. Son imaginaire à lui, c'est la musique. Dans sa résistance, il ne s'agit que de cela : échapper à la confiscation de son imaginaire qui ne pourrait que le conduire à la barbarie.

Lorsque les mots ne suffisent plus à dire l'indicible, c'est la musique qui prend le relais, art purement imaginaire qui malgré la privation de dignité est capable de reconstruire le monde et de permettre de survivre.

Aujourd'hui, nous vivons nos propres barbaries. Pas un jour ne se passe sans que l'on tente d'atteindre à la capacité de l'imaginaire des gens. La pensée unique est imposée par les médias, de « Voici » à « Télérama », en passant par cet objet d'aliénation qu'est la télévision, et chacun, faisant semblant de rien, pense comme son voisin : « Rien ne vas plus, mais tout va bien ! », sans se rendre compte, que leur capacité d'humain, se désintègre au fond du gouffre qui n'en fait plus que des pantins.

Le sens de la musique, comme de tous les arts, est de situer le monde et d'en donner les clés pour sa compréhension. On a besoin d'un rendez-vous entre un artiste, compositeur ou musicien, et le public, pour situer le monde et élever ainsi sa conscience de vie. Nous sommes confrontés à une forme de barbarie qui a déjà atteint les corps et veut atteindre les esprits. Seul ce qui se vend et qui s'achète à de la valeur, nous martèle-t-on, dans nos têtes. Pas un jour ne se passe, sans que le progrès social ne soit vidé de son contenu. Aujourd'hui les programmes des politiques, des hommes qui nous gouvernent ou qui prétendent le faire ne proposent aucune ambition culturelle.

Nous vivons dans un monde qui ne cesse de fixer les limites du connu, alors qu'il faut se projeter dans l'inconnu pour repousser la peur. Plus vous donnez du connu, plus vous accentuez la peur de l'autre. Il y a une dictature du monde connu à la télévision et au cinéma, qui exclut toute tentative de dépassement.

La musique doit être un art tendu vers de nouveaux publics. C'est au concert que le public doit pouvoir rencontrer les œuvres, qu'elles soient classiques ou contemporaines. De l'imprévu naît la rencontre, la transversalité. La solution passe par la jeunesse, celle dont on nous dit qu'il faut nous méfier. L'éducation populaire - éduquer est un métier - reste un des fondamentaux, or, elle est souvent ignorée, parfois méprisée et presque toujours massacrée. Certains n'y voient que le côté condescendant, mais c'est tout le contraire : l'éducation populaire, c'est l'autre qui vient vous donner.

Je prône la rencontre, celle des hommes et des femmes qui s'ignorent, qui ne franchissent jamais les portes des salles de concerts. Ce lieu est le lieu du partage. C'est peut-être enfoncer une porte ouverte que de dire cela, mais il faut l'avoir sans cesse en tête. Que serait une nouvelle musique pour un nouveau public ' On ne peut favoriser l'émergence de nouvelles esthétiques si on ne se pose pas cette question.

Il semble nécessaire que le service public rende à la musique ce qu'elle a reçu pour se fonder. C'est art de représenter le monde pose les questions fondamentales sur l'individu et l'art d'exister. Retrouver notre histoire, redonner aux gens ce qui leur a été confisqué, ça passe par la musique et les autres arts, ça passe par l'imaginaire aussi.

Peut-être est-t-il temps de retrouver le siècle des Lumières. Notre pays a su à un moment éclairer le monde. Retrouvons ces instants là, plutôt que de nous laisser porter dans l'abîme. Tenons tête, et restons ce que nous aurions toujours dû être, des ardents insoumis : « L'indiscipline aveugle et de tous les instants fait la force des hommes libres ». (Alfred Jarry)

La programmation « culturelle ! » aixoise est aujourd'hui dans un état de décrépitude absolu. Ne pourrait-on pas rêver d'une saison pensée et construite, s'ouvrant sur un thème unique, fort et convainquant, regroupant musique, théâtre, danse, peinture, sculpture, littérature, histoire, et plus, qui proposerait les œuvres marquantes de l'histoire de l'Art, couvrant toutes les époques, du moyen-âge à nos jours, sans discrimination. Le choix est immense. Il suffit d'y puiser avec discernement et bon sens, et d'en confier la réalisation à des gens dont c'est le métier : artistes de tous horizons, jeunes et moins jeunes, célèbres et inconnus, dont l'essentiel est avant tout, la compétence. Le public devrait y trouver ce qu'il ne rencontre jamais, ce dont très souvent il ne soupçonne même pas l'existence : les désirs et délires d'artistes, créateurs de génie, qui, eux seuls, ont le talent d'ouvrir les portes de la connaissance et de la vie.

Il faut donc oser, déranger, remuer, bousculer. Le monde actuel s'enlise progressivement dans la médiocrité, dans une léthargie communicative qui le plonge dans l'indifférence et la monotonie. Et c'est là que la Culture prend toute son importance, en nous réveillant sur un monde visionnaire, capable de satisfaire le plus profond de nous-même.

Aix-les-Bains a la capacité de réaliser un tel projet. Il suffit de le vouloir. Ceux qui sont convaincus qu'une telle initiative est possible sont prêts et ne demandent qu'à participer, pourvu qu'ils soient entendus. Mais peut-être faudrait-il aussi, un jour ou l'autre, confier la démarche culturelle à un véritable patron, libre et indépendant, aux compétences assurées, qui serait le garant de l'imagination créative et de la qualité artistique auxquelles nous aspirons. Nous pensons enfin qu'il serait temps qu'Aix-les-Bains prenne l'initiative de lancer un véritable débat public : la Culture c'est quoi ? à quoi ça sert ? pourquoi est-elle toujours source d'angoisse chez ceux qui nous gouvernent ?

Voilà les questions que nous nous posons. Espérons qu'elles ne resteront pas sans réponses. « Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres ». (Voltaire)
Hervé Gallien, 14 janvier 2008

PS : Déjà 10 ans que j’ai écris ce texte qui concerne la ville et l’établissement dont j’ai été directeur pendant 35 ans. Aujourd’hui, 25 janvier 2018, à Aix-les-Bains, la musique et la culture ne sont plus confisquées. Elles ont été assassinées et leur corps pourrissent dans les cimetières. Elles sont en état de décomposition. Aussi j’ai fuis devant une telle horreur que personne n’aurait pu imaginer. Je me retrouve à Lyon, ma ville d’adoption où j’ai fait mes études et où j’ai connu, 10 ans durant, les joies de la fosse d’orchestre de l’opéra…